Dans la France du début du XXIe siècle, la Première Guerre mondiale est souvent perçue à travers le filtre réducteur mais puissant d'un affrontement franco-allemand rythmé par "la guerre de 70", "la guerre de 14" et "la guerre de 40", la dernière citée brouillant largement la perceptin des deux précédentes. Les Britanniques sont considérés comme des alliés mineurs, et les autres belligérants, alliés comme ennemis sont inexistants, ou presque, à l'exception des Américains. Le champ de bataille "unique" s'étend quant à lui de la mer à la Suisse, c'est-à-dire de la Somme à Verdun. Et la guerre se termine, pour tout le monde, par la victoire française du 11 novembre 1918...
Une telle affirmation peut sembler provocatrice. Elle n'est peut-être pas pour autant éloignée de la réalité en cette année de commémoration du quatre-vingt dixième anniversaire de l'Armistice du 11 novembre 1918. D'un armistice qui n'est, comme le rappelle le professeur Georges-Henri Soutou,, qu'une convention, qu'une suspension d'armes lilitée dans le temps et dans l'espace. D'un armistice qui sera pourtant probablement davantage commémoré que ne le sera le traité de Paix en juin 2009, voire en janvier 2010, car il symbolise plus que tout la fin de la guerre. C'est pourquoi, hormi l'article d'Alain Fauveau, qui évoque avec clarté la fin des combats en France en novembre 1918, tous les autres textes du dossier ont été à dessein choisis afin d'apporter un début de réponse négative à la question initiale posée : non, la Première Guerre mondiale ne s'est pas terminée en 1918 même si les armes se sont tues le 11 novembre sur le sol français. Les six articles, qui traitent de la continuation de la guerre, sous des formes nouvelles, n'en donnent encore qu'une idée limitée. Ils montrent néanmoins tous que la guerre se poursuit vers l'Est, là où s'écrit une page nouvelle de l'histoire de l'Europe sur la dépouille des empires défunts, allemand, russe, austro-hongrois et ottoman. Pour aller plus avant, il faudrait, sur le seul plan militaire, leur adjoindre la guerre civile russe, de la mer Blanche à la mer Noire et aux confins sibériens, la guerre polono-bolchévique, la "campagne" de Slovaquie, la guerre gréco-turque ainsi qu'une kyrielle de crises plus localisées s'étendant de la Silésie à la Cilicie en passant par Teschen. On verrait alors se dessiner un nouvel "espace de la Grande Guerre" dont les limites géographiques seraient proches des marges, des marches et des confins de l'Union européenne actuelle et dont la fin, loin de coïncider avec le 11 novembre 1918, nous rapprocherait inexorablement du temps présent, ne serait-ce que dans les Balkans. Ce qui, au-delà de son intérêt historique évident, confère à ce dossier, aux réflexions qu'il suscite et à celles qu'il suggère, une actualité tout aussi captivante.