La mort donnée comme la mort reçue est au coeur de l'action guerrière. Elle en est un moment essentiel au sens étymologique du terme, pour l'individu comme pour la collectivité. Elle n'en représente pas pour autant la finalité. La finalité est ailleurs. Elle se nomme victoire. Et si la victoire peut être obtenue sans la mort, comme le suggère Sun Tzu ; elle est plus belle si elle résulte de la bataille décisive comme le clame Clausewitz. Seuls les vivants peuvent être victorieux. Le XXe siècle, qui commence, en la matière, avec la guerre de Sécession et se termine avec la première utilisation de la bombe atomique en inaugurant la mort industrielle de masse, confère à la mort une place exceptionnelle dans les sociétés occidentales. La mort "guerrière" devient une réalité pensée comme telle et qui correspond à une appropriation particulière du "phénomène guerre" par les sociétés occidentales. Elle commence potentiellement avec le recrutement des armées de masse. Elle est, à ce moment, crainte et interrogation. Elle est déjà consciemment et inconsciemment palpable : "Les femmes pleuraient, se mouchaient bruyamment, poussaient des gémissements. Bien que prévue la circonstance surprenait les moeurs : quelle attitude était-il séant d'adopter ?", s'interroge en 1914 un médecin, Léon Jouhaud, cité par André Bach. Ce moment est important car il renvoie autant à l'environnement immédiat, aux circonstances, qu'au passé et au vécu de ceux qui en sont les acteurs. Le conscrit, d'où qu'il vienne et quelle que soit l'époque, vit un déracinement. Le militaire de carrière en a parfois "vu d'autres" ; quant aux chefs les plus âgés, il est intéressant de savoir quel fut, au cours de leur vie militaire, leur rapport à la mort. L'ont-ils croisée comme un Koenig ou un de Lattre, engagé volontaire en 1917 pour l'un, jeune officier de cavalerie en 1914 pour l'autre, ou l'ont-ils vécue à distance, par procuration, comme un Gamelin en 1940, déjà officier d'état-major auprès de Joffre en 1914 ?